UNE NOUVELLE

 

 

 

                                       Christian  GAUGLER

 

Pourquoi fait-il si froid ?

 

                                                Janvier 2008

 

 

 

Pourquoi fait-il si froid ?

 

Patrice est allongé sur un transat près de la piscine. Il vient d’aligner quelques longueurs et se repose dans son peignoir blanc qui fait ressortir le teint un peu mat de sa peau. Derrière ses lunettes de soleil il a les yeux mi-clos. Il savoure ce moment de détente. Ca fait plusieurs mois qu’il l’attendait. Il est seul. Il est tôt. Il a toujours aimé se lever tôt, même en vacances. Surtout en vacances.

Il est arrivé hier en fin d’après-midi, après un court voyage en avion, dans ce luxueux hôtel des Baléares pour profiter de quelques jours de repos bien mérité. Son travail dans une agence de publicité est stressant et bien qu’il adore son travail il a besoin de temps en temps de couper les ponts pour se ressourcer.

Sa femme, un ravissant mannequin employé par l’agence ne l’accompagne pas. Dès qu’il l’avait vue, Patrice en était tombé fol amoureux. Ils s’étaient mariés il y a deux ans. Leur mariage avait fait la une de toutes les revues people. Elle ne l’accompagnera plus. Elle l’a quitté il y a quelques semaines. Sur un coup de tête.

C’est donc seul que Patrice passera ses vacances.

 

Mais pourquoi Patrice a-t-il aussi froid?

 

En fait, Patrice n’est pas tout à fait en vacances puisqu’il n’a plus de travail. Il a dû quitter l’agence de publicité dans laquelle il travaillait depuis presque dix ans pour faute grave.

Mais Patrice n’était pas en colère. Il faisait face. Il avait suffisamment d’argent pour voir venir et suffisamment de talent pour ne pas rester sans travail longtemps. Dans son métier on change souvent d’agence. C’est une habitude, C’est presque une obligation. C’est signe qu’on est performant.

De plus il avait un atout formidable : il était séduisant, il le savait et savait en profiter. Il en avait profité, souvent.

Si ce matin il a fait quelques longueurs de bassin dans un crawl parfait c’est pour se tenir en forme mais aussi pour soigner son corps dont il est très fier. Il n’hésite pas à fréquenter les instituts de soin les plus chics. Il a volontairement laissé bien ouvert le col de son peignoir. C’est un truc qui lui a souvent réussi.

 

Patrice ne se souvient pas d’avoir eu un jour aussi froid !

 

Le regard protégé par ses lunettes de soleil Patrice peut tout à son aise observer les fenêtres et les terrasses de l’hôtel où quelques femmes faisant mine d’effectuer des mouvements de gymnastique ne cessent de le regarder. Son pouvoir de séduction est resté très fort. Et Fabrice sait en jouer. S’il est aussi matinal à la piscine c’est pour qu’on le voit. Il adore et fait tout ce qu’il faut pour qu’on l’observe.

C’est ce qui le pousse à arriver régulièrement en retard dans les réceptions ou comme hier soir dans la salle de restaurant de l’hôtel. C’est avec quelques dix minutes de retard sur la plupart des autres touristes qu’il s’est installé très lentement à sa table sous les regards de plusieurs femmes sous le charme.

Et notamment cette ravissante jeune femme rousse qui, assise depuis quelques minutes au bar devant un café, ne cesse de l’épier du coin de l’œil comme elle le faisait déjà hier soir, seule à sa table, au moment du dîner.

Elle est bien matinale.

 

Mais pourquoi Patrice souffre-t-il aujourd’hui tant du froid ?

 

Pourquoi l’observe-t-elle ainsi ? Il a décidé d’attendre. C’est elle qui devra faire le premier pas. Est-ce son visage qui l’attire ? C’était toujours lui qui entamait une conversation avec une inconnue. Mais cette fois il veut inverser les rôles. Est-ce plutôt ses épaules musclées et son torse d’athlète qu’elle admire ? Si elle cherche une aventure, elle devra l’aborder elle-même. Lui, il a décidé de jouer l’indifférence. Ne seraient-ce pas plutôt ses jambes qui l’étonnent ? Patrice devrait dire sa jambe. Il n’en a plus qu’une. Le résultat d’un moment d’égarement, de folie.

 

Pourquoi lorsqu’il a froid a-t-il toujours froid aux deux jambes ?

 

Lorsqu’il a été licencié parce qu’il était devenu, du jour au lendemain, l’ex de la nouvelle femme du patron, une faute extrêmement grave dans ce milieu très dur de la publicité, il est monté dans sa voiture et a demandé à dieu de décider de son avenir. Pourtant il n’est pas croyant.

Sur la route qui mène chez lui, une route qu’il a parcourue des centaines de fois, par tous les temps, à toutes les heures, presque toujours accompagné, quelques fois par son épouse, il est seul. Il ferme alors soudain les yeux et attend.

 

Le froid le fait tout à coup moins souffrir.

 

Il rouvre les yeux sur un lit d’hôpital. Il lui a laissé la vie et une jambe. Et son charme puisque les infirmières qui s’occupent de lui n’ont pas l’air d’y être insensibles.

 

Tout son corps semble soudain se réchauffer lentement.

 

Et la jeune femme rousse quitte enfin le bar. Elle sort sur la terrasse. Après un léger temps d’arrêt comme pour admirer le paysage elle commence à s’avancer vers lui. Elle a une démarche de mannequin, il connaît, il est du métier. Ce corps qui bouge ainsi est une invitation à l’amour. Il arrive maintenant à voir son visage déjà un peu halé, il est rayonnant. Elle est maintenant à quelques pas de lui. Patrice reste immobile. Ses yeux cherchent ceux de l’inconnue pour tenter de lire dans ses pensées. Pourtant il les connaît déjà. Il a toujours été très sûr de son jugement. Il lui suffisait de pouvoir observer quelques instants le regard d’une femme pour connaître ses pensées les plus secrètes. Elle s’arrête, ses lèvres s’entrouvrent…

 

« Monsieur ! Monsieur ! Venez ! Réveillez-vous ! Monsieur ! Il ne faut pas rester comme ça dehors ce soir ! Il fait trop froid ! Monsieur ! Venez ! On vous emmène dans un centre d’accueil ! Vous serez mieux que sur le trottoir ! On vous donnera un repas chaud ! Monsieur ! Monsieur…

Vite, vite ! Il faut appeler le Samu ! Je crois qu’il est en état d’hypothermie ! »

 

 

Janvier  2008

 

 

 

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