L'eau précieuse

 

A l'époque où les élèves travaillaient le samedi toute la journée, la coupure de milieu de semaine était le jeudi. 

 

Jeudi après-midi, dans cette grande propriété située à mi-hauteur d’une colline, en plein vignoble alsacien, les collégiens jouent à la balle au camp en attendant quatorze heures. Ceux qui sont scouts se retrouveront alors à leur local pour leurs activités de l' après-midi avec frère Michel, les autres iront en promenade à travers les vignes avec frère Charles.

 

Quelques uns, tout en jouant, surveillent l’arrivée de frère Edmond qui chaque jeudi, vers treize heures quinze, passe dans la cour à la recherche des punis et, en cas de nombre insuffisant, de commis d’office qui complèteront son équipage. Frère Edmond, professeur de mathématiques dans cet institut, c’est comme cela qu’on nomme ce collège privé géré par des religieux, est aussi jardinier à ses moments perdus. Le jeudi après-midi, les collégiens n’ayant pas cours, il profite de l’occasion pour organiser un ou deux transports d’eau précieuse du bâtiment principal jusqu’au jardin dont il s’occupe situé à quelques centaines de mètres de là.

 

Aujourd’hui frère Edmond a de la chance, il n’y a pas d’élèves punis. Il pourra donc choisir ses cinq chevaux de trait préférés. Il n’a pas besoin de crier, il lui suffit de tendre sa main potelée en direction d’un enfant pour qu’aussitôt celui-ci s’arrête de jouer, se présente devant lui et le salue d’un « bonjour frère Edmond ».

 

En quelques instants il a réuni son quinté favori: Maurice, un grand de troisième, Jean-Luc et Dominique, moins grands mais solides, et enfin Daniel et Christian, plus jeunes mais qui assureront la relève plus tard et qui ne manquent pas de courage.

 

La corvée d’eau précieuse peut commencer. Nous sommes dans les années soixante et à cette époque les petites corvées font partie intégrante du système éducatif de l’institut.

 

Les cinq collégiens désignés connaissent la tâche qu’ils doivent effectuer aussi se dirigent-ils immédiatement en contrebas de la cour suivi par frère Edmond boitillant et soufflant qui a du mal à suivre cette jeunesse. Il a un certain âge et sa corpulence est remarquable. Tous les élèves se moquent de son ventre bedonnant qui l’empêche de fermer les derniers boutons de son tablier gris de professeur et de ses doigts boudinés toujours pleins de craie lorsqu’il est en cours.

 

Pour le transport de l’eau précieuse l’équipe utilise une charrette à bras sur laquelle a été couché et fixé un tonneau métallique de plus de deux cents litres. Sur le dessus une ouverture de forme carrée a été découpée dans le métal pour permettre le remplissage et à l’arrière, en bas, le tonneau est muni d’une vanne permettant de le vider. En attendant que frère Edmond les rejoigne, les enfants, dans un silence presque religieux et appliqués à la tâche, empoignent déjà la charrette pour la positionner devant une grosse citerne encastrée dans le mur de soutènement de la cour. C’est Maurice qui est à la manœuvre. Lorsque la charrette est au bon endroit Jean-Luc déplie la béquille pour que celle-ci ne bascule pas. A l’aide d’un morceau de tuyau en fer-blanc Dominique, d’un geste sûr qui dénote une habitude certaine, raccorde l’ouverture du tonneau au gros robinet de la citerne. Le remplissage peut commencer. Frère Edmond qui arrive enfin ouvre alors le robinet.

 

Dès que c’est fait frère Edmond referme le robinet, Dominique retire le morceau de tuyau, le range contre le mur et entourant la bonde d’un morceau de toile de jute il l’enfonce dans l’ouverture du tonneau en tapant du poing dessus. Maurice se place alors entre les bras de la charrette et appuie légèrement sur ceux-ci pour débloquer la béquille que Jean-Luc replie. Le convoi peut se mettre en route.

 

 

 

 

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