Ce soir...

 

Ce soir…

 

Avant d’aller se coucher Jean se dirige vers la pendule accroché à la cuisine, la saisit, et glissant sa main au dos de celle-ci, il cherche la petite mollette qui permet le réglage de l’heure. Cette nuit nous passons à l’heure d’hiver, il faut donc retarder toutes les pendules d’une heure. Tout en procédant à ce cérémonial qu’il a déjà réalisé de nombreuses fois il se met soudain à réaliser que tout ça n’est pas anodin.

Au printemps, on avance les pendules d’une heure, on perd donc une heure de vie. Jean trouve que, chaque printemps, perdre une heure de vie ça commence à faire beaucoup.

Pour lui, ça fait déjà trente-quatre heures perdues, pratiquement un jour et demi. Il aurait pu en faire des choses pendant tout ce temps ! 

« Mais ce soir, on retrouve l’heure perdue ce printemps », diront les spécialistes, les scientifiques, les …

Oui, oui, oui, Jean est d’accord avec eux, à un petit détail près, il ne retrouvera pas une heure nouvelle comme toutes celles qui ont défilé au long de sa vie, mais une heure déjà vécue !

Cette nuit, à trois heures du matin, on revient en arrière ! Il sera deux heures du matin. Mais il aura déjà été deux heures ! Il y a juste une heure de ça !

Ainsi, chaque année, des gens font quelque chose à un endroit, à deux heures du matin et une heure plus tard, peuvent faire tout à fait autre chose, à un endroit très différent, mais toujours à deux heures du matin.

C’est la première fois que Jean réalise ce phénomène. Ça l’amuse un peu. Il se met à imaginer quelques situations cocasses que cela pourrait provoquer…

Et puis soudain, peut-être parce qu’il vient de constater que, distrait par ses réflexions, il a tourné un peu trop la mollette, il s’imagine avoir le pouvoir de reculer davantage dans le passé.

Mais attention, Jean ne veut pas revenir en arrière, pour changer quelque chose au cours du temps, pour modifier certaines de ses actions, non, ce qui est fait est fait. Ça ressemblerait trop à ce qu’on peut voir dans de nombreux films. Jean veut tout simplement avoir une deuxième vie.

Cette deuxième vie, Jean vient de le décider, commencerait en mil huit cents… Il continue donc à tourner rapidement la mollette mais s’arrête assez vite : ça c’est idiot car, deuxième vie ou pas il serait déjà mort.

Dans les années mil neuf cents… Et Jean se remet à faire tourner les aiguilles à l’envers. Oui mil neuf cents… c’est déjà mieux ! Mais alors vers la fin !

Dans ce cas, pourquoi pas au début des années deux mille ? Ça  lui donnerait une seconde jeunesse. Et il continue la rotation des aiguilles. De plus en plus vite.

Il en a l’index droit douloureux mais il continue… furieusement.

Au bout d’un moment il constate avec satisfaction qu’il est parvenu à remonter le temps de plusieurs jours, quelques semaines même.

Il oublie l’échauffement de son index, il voit déjà cette nouvelle vie qui commence. Il n’a pas dix ans, c’est magnifique ! Il a le droit d’être insouciant ! C’est l’avantage de la jeunesse ! Mais…

Pourquoi rien ne change autour de lui ? Pourquoi ne rajeunit-il pas ? Pourquoi se sent-il toujours aussi fatigué ? Pourquoi…

Résigné, Jean, tranquillement, presque trop sagement, règle la pendule, la repositionne correctement contre le mur, retarde sa montre d’une heure puis dans la chambre à coucher fait de même avec le réveil puis se couche. Il a mis son rêve sur pause. Il espère qu’une fois endormi quelqu’un viendra appuyer sur la bonne touche de la télécommande.

 

 

 

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